30 avril 2008
Ma Dépendance
Là voici.
M'observant sans pudeur,
me lorgnant sans retenue, voilà désormais qu'elle osait
s'afficher ouvertement à mon inflexible regard. Je remarquai
qu'elle portait la même tenue qu'hier, la même tenue que
les jours précédents ; elle devrait pourtant savoir
qu'il s'agissait d'une faute de goût, au pire d'une maladresse,
que d'arborer chaque jour un costume identique et monotone. Du noir,
toujours ce noir. Elle avait ce jour fourni un effort redoutable afin
que ses cheveux paraissent ébouriffés, une excentricité
capillaire somme toute bonne diversion si ce noir déteint ne
la rendait pas si opaque à mon jugement, mais comme là
aussi elle n'innovait pas, son apparence ne put me convaincre de son
sérieux.
D'ailleurs je remettais
constamment en cause sa motivation. Évidemment que, lorsqu'on
est suivi, la peur est un sentiment réflexe et on s'affole du
moindre rien ; mais il s'était installé une sorte
d'habitude rituelle de la voir longer les murs discrètement
parce qu'elle le fit couramment jusqu'à m'y accommoder.
C'était pourquoi je m'indignais de ses absences, car ne pas
l'apercevoir constituait un manque à mon programme du
quotidien. Il m'arrivait parfois de lui en vouloir pour ça.
Après tout, je ne lui demandais rien de bien compliqué
sauf être là sans cesse, ne serait-ce qu'une minute,
sept fois par semaine, quatre semaine par mois, douze mois par an.
Mais c'était trop demander pour madame que de répondre
à ma dépendance. C'était l'amputer que de la
faire sortir de son trou quand un ciel couvert annonçait la
pluie, impensable pour son confort qu'elle se livre à
l'extérieur sans soleil.
Je crus bon un moment
d'instaurer un dialogue entre nous. Puisqu'il lui arrivait de
s'introduire dans mon appartement, je m'étais résignée
à l'attendre dans un coin. Mais elle ne vint pas et,
malheureusement armée d'une patience trop perméable, je
fus rapidement lasse de perdre ainsi mon temps. Je m'étais
alors relevée du sol et j'avais rejoint le bureau. Il y
faisait tellement sombre que je dus allumer la petite lampe
électrique pour percer cette visibilité amoindrie.
Elle se révéla
soudain, à ma grande surprise.
Profitant son arrivée
fortuite, j'ai pendant de longues minutes essayé de la
persuader en lui contant une foultitude de choses profondes et
touchantes. Sincérité oblige, j'ai même failli
pleurer. Néanmoins, malgré les arguments de ma
détresse, elle fut impassible et silencieuse. Les concessions
lui étaient inadmissibles. Quelle teigne ! Elle m'exaspérait.
Tant, que je renonçai finalement à sa compagnie en lui
crachant des grossièretés infâmes, mensongères
: « c'est tout ou rien ; dans ton cas ce sera moins que rien,
telle l'image de ce que tu représentes à mes yeux ».
J'avais dû la
blesser parce que quand j'ai éteint la lumière, elle
s'est enfuie.
Depuis, mon ombre et moi
nous nous tournons le dos.
- Julien WILHELM -
16 février 2008
Inspiration, Reine D'Évasion ( - Remanié - )
Je me retournai
brusquement, persuadé de sentir sa présence à
moins d'un mètre de moi, là, aussi facilement. Aveuglé
par la lumière qu'elle venait d'inspirer en mon art, je
cherchais à la salir d'une image qui ne la représenterait
pas, une photographie demeurant vierge. J'aspirais à lui
donner une image humaine pour la retrouver aisément, pour
l'avoir au dessus de mon épaule quand le besoin en serait
indéniable, pour me croire faussement capable d'être son
maître. Le seul.
Ceux qui ont recherché
son refuge des siècles entiers n'ont trouvé que la
poussière de ses pas effacés. Convaincus qu'elle est
trop vivace. Trop vagabonde. « Ce n'est pas un animal que l'on
capture avec un leurre ou qu'on peut faire échouer avec un
plan précis, il faut la pister. La poursuivre incessamment
dans l'attente furieuse qu'elle commette une erreur impardonnable. »
Ils avouent que malgré tout, même la plus grande de ses
maladresse ne changerait sans doute rien au fait que parvenir à
sa capture relève d'un défi inégal et perdu
d'avance.
Elle, qui pourtant n'est
pas invisible. C'est nous qui sommes aveugles. Nous qui ignorons
qu'en fermant brièvement les yeux, on peut écouter son
cri étouffé par l'esprit qui essaie de s'en saisir.
Être empoignée pendant l'une de ses actions et
honteusement négligée pour satisfaire un usage égoïste,
est sa glaciale phobie. Néanmoins, cela n'arrêtera pas.
C'est nécessaire à sa survie. Si elle se cache
dans l'ombre du talent et n'intervient qu'au gré de son envie,
non sans risque, c'est pour transmettre son calvaire à une
oreille involontaire, s'en débarrasser. Nous sommes sa menace
et non son ennemi, et nous héritons d'un lègue de ces
maux que nous lui causons en la traquant. Une parcelle de la peur
constante qu'elle ressent face à son prédateur, d'être
une évidence.
J'admets maintenant que
sans son sacrifice, les jours n'auraient pas autant vécu.
J'accepte alors de l'épargner. De ne comprendre ses
déplacements qu'après son départ. De ne
l'imaginer qu'à l'instant où elle s'en va sans se
retourner. Désormais, si je l'aperçois qui s'éloigne
pour s'enfuir, indiscrète, je ferai comme si de rien n'était
pour l'aider à mon tour.
- Julien WILHELM -
06 février 2008
Le Labyrinthe
Si l'univers carcéral n'enferme idéalement que les hommes jugés coupables de crimes, il existe une autre prison où peuvent se sceller les libertés de chacun d'entre nous, et ce parfois sans motifs apparents. Un lieu aux couloirs tant compliqués pour le génie humain qu'on ne sait ni y entrer ni en ressortir à sa guise, et dont on se croit paradoxalement à l'abri.
Un jour pourtant, on s'y réveillait primitivement séquestré. Réflexe humain : on essayait premièrement de distinguer cet endroit dont l'odeur n'était pas écœurante, mais suffisamment nauséabonde pour que rapidement il y ait un peu de soi dans tous les coins. Puis, timidement, on envisageait ne pas être un cas isolé ; si on y mettait du nôtre, nos appels à l'aide ne se perdraient peut-être pas dans un bruit d'écho – il était surtout déraisonnable de ne pas s'y essayer. Néanmoins : rien. Si la solitude avait été une personne de chair, elle aurait répondu que ces lieux étaient déserts et qu'il fallait se faire une utopie de s'en aller. Sans doute ajouterait-elle aussi qu'après quelques années, on s'y faisait parfaitement. Malgré tout se résigner à s'y adapter était hors de question. S'il s'avérait que nos tentatives d'exploration soient toutes vaines, on recommençait avec courage le lendemain. Quand les silences devenaient trop insupportables, on s'efforçait constamment de faire taire leur seule compagnie en sifflant ou chantant les tubes qu'on aimait au dehors. Inconsciemment, c'était s'approprier comme on le put la maîtrise des lieux.
Séjourner dans ce palace esclave d'un temps qui n'était plus qu'une notion incomprise et hasardeuse, nous fit finalement perdre la tête. On reconnu presque dans un délire que ça avait été astucieux de nous emprisonner ainsi. Et en réalité, ça l'était. Si l'on piégeait un corps vivant dans un environnement inconnu, et qu'on le plongeait dans l'obscurité la plus totale, celui-ci s'imaginait aussitôt errant dans un labyrinthe, persuadé à tort qu'il n'y avait que la persévérance de ses pas pour le mener à la sortie.
- Julien WILHELM -
04 février 2008
Philippe Le Conquérant
Un homme semble être à la dérive du plus incertain des courants de ce monde.
Sa foi qu'un jour il puisse amerrir à un port qu'aucune de ses cartes n'avaient signalé, est en perdition parmi les profondeurs de ces mers injustes qui le font sans cesse chavirer ; et j'avoue, moi même ancien marin d'infortune, qu'il est parfois ardu d'affronter les vagues lorsqu'elles mesurent plusieurs mètres et que leurs heurts sont continuellement répétés.
Néanmoins, mon souhait présent est que cet homme dont l'eau n'a de hâte qu'à reprendre ce qu'on lui donne à petites doses, comprenne qu'il existe une terre pour lui, quelque part. C'est parce que les vents l'ont orienté dans la mauvaise direction et qu'il est un véritable défi que de conquérir une parcelle de sable ardent dissimulée au delà d'une île, que la tâche n'a pas été, et ne sera jamais, si son courage persévérait encore à flot, l'affaire du plus lâche des navigateurs.
Pour le plus courageux
des conquérants, Philippe.
- Julien WILHELM -
01 février 2008
Lettres À La Manière D'Alfred De Musset Et George Sand
À la manière des lettres codées que s'échangeaient Alfred De Musset et Geoge Sand, mais sans prétention et à l'arrachée.
Je souhaite par la présente
lettre,
Vous déclarer cet amour
que je vous
Porte depuis toujours.
Une telle demoiselle mérite
qu'on reste en
Admiration à ses pieds et
que sa beauté
Infinie demeure à jamais
en exemple.
____________________________
Ce matin d'hiver glacial,
je vous ai rencontré et
vous m'avez pris pour la première
fois mon cœur, telle une
idiote venue
pour s'en débarrasser et partir
en
en quête d'aventure
délestée de son poids.
- Julien WILHELM -
31 janvier 2008
Elles
La plus éphémère
des choses est celle dont ne soupçonne pas l'existence. Elle,
est à la fois autour de nous, parmi nous, en nous, et échappe
par définition à ce que l'homme a vu ou démontré.
Elle en fait, c'est plutôt elles, car elles sont nombreuses ces
petites choses qui dépassent nos idées. Parce qu'on
les a dotées d'une vie plus courte qu'un battement de cil,
elles sont condamnées à demeurer dans l'ombre et à
ne pas entrevoir plus d'une image le temps de leur vie. Aussi
vont-elles naître uniquement pour s'éteindre aussitôt,
pour le geste, par nécessité et responsabilité.
Nous les plaindrions si nous savions qu'en cet instant même
elles sont incapables tant de s'indigner d'être privées
de sentiments que de se féliciter d'éviter les ennuis.
Nous nous attristerions de constater impuissants qu'elles n'ont
définitivement pas plus de passé que d'avenir et qu'il
leur est fait la pire crasse de l'humanité.
Un jour, un fou
s'élèvera et affirmera qu'elles furent en notre sein,
qu'elles le sont et le seront toujours. Son raisonnement ne découlera
d'aucune expérience, ses preuves seront inexistantes, mais sa
foi obsédante et son insistance suffiront à conquérir
les plus bornés des gens raisonnables. Les hommes se mettront
alors en quête d'outils et de méthodes qu'ils
n'envisageaient pas auparavant afin d'observer le phénomène,
de le comprendre, et pourquoi pas si cela s'avérait possible,
d'y remédier. Puis, après des années d'études
incessantes, une nouvelle interrogation serait posée : si l'on
se penche pour sauver une espèce, quelqu'un fera t-il de même
avec la nôtre ?
- Julien WILHELM -
Préface
Avant toute chose, bonne et heureuse année 2008 à tout le monde
(je sais, je retarde)
Vous l'avez constaté, les mises à jour se font rares. Mais ce manque n'est pas inexplicable.
Je travaille actuellement sur mon premier roman et j'avoue, ça me prend un certain temps. Il me serait facile d'écrire en parallèle, pour poster ici, malheureusement j'aime conserver mes meilleures idées, pour le "meilleur". Perfectionniste, dira t-on sans faute.
Ceci dit, vu l'ampleur de la chose, je ne suis pas prêt d'en voir le bout. Il est donc décidé d'approvisionner le site dans les jours qui viennent.
En attendant, je vous offre 4 de mes photos favorites, toutes prises par moi même.
Amicalement.
Julien



19 décembre 2007
Espoir Monotone
Doucement, quand approche la saison de l'automne,
La nature oublie ses maux de l'année et frisonne,
D'espoir incertain de connaître des jours meilleurs,
Où l'homme la considèrera
comme l'une des leurs. 
Les feuilles qui tombent au sol accompagnent,
Son geste d'investissement pour monde idéal :
« Laissez respirer nos forêts, nos montagnes,
Car grandir en leur saine présence est primordial »
Un mois passe et toujours l'homme l'ignore,
Pour ne pas abandonner elle redouble d'effort.
Rien à faire, pour qu'il reconnaisse ses torts,
Elle doit désormais jouer un incrédule sort.
Cette nuit, alors que tout le monde s'endort,
Elle décide d'agir pour le bien de son confort.
Profitant d'une garde ébréchée de son ennemi,
Elle se glisse parmi ses troupes et lui reprend la vie.
- Julien WILHELM -
17 décembre 2007
Je N'ai Plus Rien, Mais Je Suis Heureux
« Les gens ne sont en définitive qu'une masse indépendante qui s'ignore et qui se refuse à vivre la liberté qui lui est accessible », je l'avais lancé comme tel, sèchement, peut-être sur ce ton trop amère qui m'envahit lorsqu'une discussion touche aux principes que je respecte, mais au fond de moi je n'avais aucun regret de l'avoir dit ainsi. Cela faisait partie de ces choses qui vous rongent, l'espace d'une vie ; le genre de sournoiseries qu'on garde à l'intérieur, entre le pancréas et le foie, avec l'espoir incertain que le corps qui les abrite finira par en avoir raison. Elles vous rongent parce que le cran nécessaire pour leur faire respirer l'air extérieur et brutal est un chaînon manquant à l'évolution, et puis parce que les divulguer amène à des conséquences qu'il est impossible de prévoir. Mais plus que tout ça, elles vous rongent parce qu'elles se tapissent là, indéniablement, invulnérables, et que ce n'est pas sans douleur. Chaque fois que vous fermez les yeux, chaque fois que vous les rouvrez, ce n'est qu'un leurre insuffisant auquel vous tentez désespérément de vous accrocher, un tour de passe-passe qui ne fonctionne pas même une seconde et dont on ne reconnaît au final l'inutilité qu'après avoir tenté sa chance. Un artifice, simplement joli. Rien d'autre.
Hier, j'étais la personne qui se noie dans un lac superficiel et qui ne fait rien pour nager jusqu'à la surface. J'étais cet homme neutre conservant le vrai dans un coin de son estomac pour ne pas être une ordure et enfouissant son opinion parmi le repas du midi pour ne pas être visionnaire. J'étais ce père dont il n'y avait rien à craindre, aimant ses deux enfants à sa manière et chérissant une femme qui ne perdait que rarement le sourire. Un père modèle, d'une famille modèle. Honnête travailleur. Respectable. Propre sur lui. Loyal, et fidèle. J'étais, hier encore, l'exemple d'une réussite – une, car qu'il en existe bien des dizaines – ; ces réussites dont l'image à été fabriquée de toute pièce par un pays pour donner des buts à son peuple. Chacune d'elle est une photographie détaillée qu'on a envie d'avoir sur soi pour pouvoir la montrer sans cesse avec une implacable fierté, et dont le teint éreinté s'use toujours plus à force de la tirer de sa poche arrière. J'admets avoir été ainsi avec la mienne. Hier, et le temps qui la précédé.
Aujourd'hui je suis heureux. Je n'ai plus rien, mais je suis heureux. Transformé. J'ai mis le doigt sur une attitude où les rires ne sont plus forcés ; où il n'y a ni réponses simulés, ni plaisirs cachés, ni haines enfouies, ni secrets enterrés, ni vices dissimulés, ni pardons réclamés. Mes larmes sont devenues sincères, mes cris enfin soutenables, mes erreurs désormais pardonnables. Le fléau a laissé place à une profonde euphorie, et elle ne me semble nullement passagère. Ça n'avait pas seulement soulagé un homme d'avouer l'une de ses vérités, ça avait également brandi sous son nez une immense pancarte affichant : on n'est libre que lorsque rien ne nous retient, on est heureux lorsqu'on est libre.
- Julien WILHELM -
13 décembre 2007
Diagnostic
Chaque jour, nos yeux aperçoivent des centaines de visage, parfois un millier. Sur n'importe lesquels d'entre eux la joie, la peine, le courage, la peur, le dégout, la quiétude, l'angoisse, sont les émotions – pour la plupart – aisément lisibles que l'on cache ou l'on affiche, aux autres ou à soi-même. Il y a un faible pourcentage, considéré néanmoins, où ces symptômes sont une distinction particulièrement précise sur la personne et son identité ; ils renseignent jusqu'à la plus secrète des informations qui les concernent.
Ce qui m'amène à la question : que lit-on sur mon visage ? Affiche t-il que la vie m'a accoutumé à son royaume avec une arrière-pensée qui m'échappe ? Avoue t-il la dépendance dont je suis le pantin et que nul traitement ne pourra libérer ? Ou bien, se tait-il pour laisser ce silence emprisonner mon corps par quatre murs et une porte grande ouverte ? Cette dernière est verrouillée à double tour dans mon crâne, peut-être celui-ci m'illustre t-il à quel point on est impuissant face à ce qui n'a ni nom ni visage. Peut-être est-il de mèche avec lui : ce mal qui ne veut aucun bon, ce mal qui n'a pour rôle que de clore la pièce où je me trouve, avec pour unique consigne d'en protéger la sortie ; ce mal qui conserve la clef de l'inaccessible serrure, et qui ne me la cède à la seule condition qu'une œuvre lui soit remise en échange.
- Julien WILHELM -
Quatre Murs
(Note : ceci est un petit texte cruel sur ce que pourrait être un jour le monde s'il se retournait contre l'influence qui l'opprime)
L'incertitude rouvrit
mes yeux une seconde fois ; j'y étais toujours. Cette pièce
sombre et humide où mon rêve s'était brisé
lorsque épuisé, mon corps s'était affalé
contre ce mur froid, m'emprisonnait toujours physiquement. Parfois je
m'imaginais si bien les cellules de ce genre dans ma tête que
des heures durant je ne bougeais plus un muscle. Cette fois-ci, je
n'y étais pou
r rien dans l'élaboration de ma prison ;
cette couchette sur laquelle mon épaule droite reposait
n'était plus une illusion. Je n'étais pas capable
d'envisager cette odeur désagréable qui s'en dégageait.
A mes pieds que je trouvais à l'étroit dans ces
chaussures gisait un corps autre que le mien ; je l'avais surnommé
l'étranger parce que le sommeil qui le maintenait près
de mes semelles avait radié le débat entre nous dès
mon arrivée. D'ailleurs je ne possédais aucun souvenir
d'avoir entendu ou prononcé un quelconque mot plus fort que ce
silence ici. Parler était devenu l'outil futile que je
m'empressai de remettre à mon goût : « L'extérieur
n'existe plus ; ni en ma mémoire, ni au delà de cette
lucarne inaccessible. L'artificielle lumière jaunâtre
qui subsiste du couloir empêche partiellement le noir de
dominer plus qu'il ne s'impose déjà en moi-même.
Je respire par la bouche pour soulager mes narines ensanglantées
– elles avaient amorti ma chute des heures auparavant – mais
l'oxygène pauvre m'irrite la gorge. Tousser devient routine et
je me fais à cette idée que mon sang ne me salira pas
plus que l'insalubre endroit sur lequel je me vide. Ce confort
proscrit mon bien-être ; ici mes sentiments s'égarent et
se contredisent. Réfléchir est ma seule occupation. »
« Si c'est ta
seule occupation, pourquoi racontes-tu tout cela ? »
L'étranger se
redressa et me fixa un moment Péniblement, il se traîna
et s'assied sur le vieux matelas près des barreaux qu'il ne
parut trouver à son aise. Son visage était expressif et
mâte, il devait s'être écoulé une quinzaine
depuis qu'ils l'avaient enfermé à en interpréter
sa faible mine. Appuyant son hygiène lamentable, la barbe
épaisse qui couvrait une large place de ses lèvres lui
donnait un léger air juif. Elle était inégale
aux joues néanmoins.
«
Alors ? Dût-il compléter.
- Pardonnez-moi,
je croyais que c'était une réflexion ironique. Je
n'avais pas l'intention de vous réveiller, expliquai-je en
reniflant une nouvelle coulée de sang.
- Vos
excuses n'ont pas d'importance ici. Pourquoi parliez-vous à
voix haute ? Êtes-vous un de ces fous dont parlent les médias
?
- Moi
? Fou ? Je l'ignore. Se parler est l'un des symptômes ?
- A
soi, sans doute.
- Dans
ce cas, j'admets l'être. Vont-ils
nous laisser ici ainsi ?
- Consciemment
oui. Ils nous droguent pour nos besoins.
- Vraiment
? – Je n'en revenais qu'à moitié.
- Après
avoir tant dormi sans aller aux waters, j'ai trouvé la
théorie intéressante.
- Vous
êtes là depuis longtemps ?
- Assez.
Plus d'un mois, compléta t-il en grattant son nez. Les choses
évoluent-elles à l'extérieur ?
- Le
gouvernement n'a pas encore entamé de négociations et
sa position envers le mouvement reste inflexible.
- Évidemment
! C'est le peuple qu'on opprime !
- Vous
l'avez dit... Quelle est votre profession ?
- Étiez,
corrigea t-il. Ici, je suis comme vous.
- Quelle
était donc votre profession à l'extérieur ?
- Publicitaire.
Vous ? Qu'étiez-vous ?
- Rédacteur
en chef pour un magasine de mode.
- Oh.
Je saisis maintenant mieux votre présence à mes côtés.
Une menace n'est-ce pas ?
- Tout
juste – je confirmais avec fierté. Chaque
jour d'autres sont amenés, nous ne sommes pas les seuls ;
rien que cet étage regorge de plusieurs dizaines de gens.
- Vous
êtes sérieux ? Nous étions quatre à mon
arrivée !
- Leur
milice s'organise et leurs opérations se multiplient. Bientôt
nous serons tous là.
- C'est
impossible, rendez-vous compte !
- Je
n'en suis plus si certain malheureusement. »
A cet instant de gêne l'étranger s'allongea et ne dit plus un mot. Ses bras inertes et parallèles à sa silhouette amincie par le régime qu'on nous imposait en ces locaux étaient découverts jusqu'aux épaules, ils paraissaient avoir lourdement souffert ; s'il fallut porter une charger supérieure à celle de ses mains, il en fut douloureux ne serait-ce qu'essayer. Je remarquais au creux d'une de ses paumes un tatouage identique au mien hormis qu'il en fut dégagé de sang : c'était le marquage de l'indigne, une empreinte indélébile de notre crime. Elle permettait qu'on nous identifie aisément au moindre litige. Ses chaussures, elles, étaient en superbe état ; la marche ne serait pas l'activité principale de cette condamnation. Elles semblaient si serrées qu'on ne put les enlever. Les miennes l'étaient aussi. « Vous vous demandez pourquoi ces godasses ne peuvent pas être retirées ? » reprit l'étranger assuré que cette question me hantait. Il releva la tête et ajouta : « La réponse est dans l'effort cher ami, essayez donc de vous lever ». Je n'osai pas.
«
Ces drogues qui parcourent nos veines nous bluffent... Châtier
autrement un crime différent, cela
ne vous rappelle rien ?
- Cette
propagande, me remémorai-je, pourquoi agissent-ils de la
sorte ?
- Si
la sentence était dérisoire on ne prendrait pas au
sérieux leur agissement ; le mouvement crée l'exemple
pour être considéré.
- Rien
ne justifie cette barbarie ! Personne ne peut arrêter le
peuple lorsqu'il se décide à agir.
- Ses
méthodes effraient ceux qui n'adhèrent pas à la
sainte rébellion pour
les dissuader d'intervenir en sa défaveur car ils constituent
une majorité non négligeable et par conséquent
: un danger potentiel.
- Et
nous dans tout ça ? Vous, moi, et tous ces autres qui se
taisent au delà de ces murs ?
- Loi
14-A1 du Carnet Influence : tout homme ou femme participant à
la diction, détérioration, ou modification d'une idée
publique est reconnu coupable d'abus selon le code de liberté
43778. Les sanctions encourues relèvent des plus importantes
et sont applicables dans les délais les plus courts. »
Grincement... Soudain, des pas hâtifs se firent ouïr et un nouveau apparut ; il semblât avoir les clefs dans une poche, la liberté dans l'autre. Pointant une arme sur l'étranger, il l'exécuta froidement de quelques balles dans la poitrine et se retira de la scène dans la seconde suivante laissant mourir sa cible qui achevait son aveu : « Dieu puisse avoir pitié de nous... » Une voix s'échappa ensuite d'un haut parleur lointain : « Loi 1-A5 du Carnet Influence : il est interdit aux personnes étrangères au mouvement de le nommer ; ceux qui violent cette règle seront immédiatement exécutés. » Telle fut la fin de l'étranger ; si brève que je n'eus l'opportunité de pousser un cri.
- Julien WILHELM -
07 décembre 2007
Transe
Deux nuits blanches, et
j'y parvint : cet état de transe où le sommeil n'était
plus une menace mais un outil que je pouvais retourner à mon
avantage. En privant mon corps d'écrivain d'un repos qu'il
réclamait, j'étais entré par la grande porte
dans un monde où les frissons racontaient l'émotion
d'une chanson sans tabous, me chuchotant jusqu'aux oreilles qu'écrire
était un art et qu'on allait m'apprendre à le ressentir
plus profondément qu'une lame aiguisée qui pénètre
la chair. Pour la première fois, les mots apparaissaient
brièvement avant que je ne les écrive. Comme si ce que
je faisais n'était qu'une copie tout faite d'un inédit
que je n'avais pas encore imaginé. Pour les vivre intensément,
il me suffisait de les lire et de les reproduire au fur et à
mesure qu'ils se montraient, abasourdi par leur justesse. Aucun d'eux
ne méritait que je ne le remplace par un autre tant ils
avaient une place parfaitement irréprochable au sein de mon
texte. Désormais, je n'étais plus le maître mais
l'esclave de mes propres mots. J'étais devenu le premier homme
à retranscrire la volonté d'un mode d'expression, des
millénaires après que celui-ci eut été
forcé à décrire la notre.
Théorie D'Un Monde Meilleur
Peu à peu je m'étais rendu compte de l'idiotie de ma quête : meilleur n'avait pas le même sens chez chacun. Rêver à un monde meilleur, c'était rêver à un monde égoïstement meilleur. Il fallait forcément privilégier l'un au détriment d'un autre. La négociation de compromis ne serait en définitive qu'un outil corrompu car ne donnerait jamais lieu à l'équilibre parfait de toutes les idées.
Ma notion d'un monde meilleur c'est un équilibre inaccessible à l'humanité.
S'en rapprocher nécessite de supprimer point par point les lois qui régissent notre environnement puis d'en proscrire le pouvoir qui corrompt et assèche plus que ne gouverne sainement. Ceux qui font les règles, tout comme ceux qui s'y soumettent, ne redeviendraient qu'une entité unique, véritable maître de son savoir, dont la liberté ne répondrait à aucun texte rébarbatif et obsolète. Dans ce monde meilleur, le juste échange aurait remplacé l'économie mondiale ; un système puisant sa force sur une population consciente de la valeur humaine et éduquée pour la respecter, par choix. On ne parlerait plus de monnaies mais de matières premières et il existerait de nombreux moyens, à la portée de n'importe quel individu, pour soutenir les apports dans ces catégories essentielles à sa survie. Donner équivaudrait à recevoir suffisamment pour offrir encore.
Un tel bouleversement reste impensable dans le cœur des gens puisque qu'il faudrait accepter d'abandonner toutes réussites – hormis familiales – et confort dans lesquels on s'admire un peu soi-même. Un monde meilleur c'est un projet à long terme ; pour l'envisager, on devrait commencer par en parler dans les écoles dès le plus jeune âge, là où fleurit la génération future que sont ces enfants innocents et à l'écart des influences mondiales. Trouver les mots sincères et justes pour leur donner une foi réelle en cette alternative et ne pas simplement les convaincre, les motiver à participer de toute leur force.
Un à un, les séduire par ce concept si égoïste du monde meilleur...
- Julien WILHELM -
04 décembre 2007
L'Inconnu Du Taxi
« Taxi ! » hélai-je. Il s'arrêta aussitôt, presque sur mes pieds. J'ouvris la portière – la peinture jaune qui l'a recouvrait paraissait différente du jaune de la carrosserie, sans doute l'avait-on remplacée récemment –, entrai péniblement à l'intérieur du véhicule, et refermai sèchement la portière pour qu'on puisse y aller. Le chauffeur me demanda quelle direction il devait prendre, « le square » répondis-je en lui indiquant de passer par Markuson Avenue car les embouteillages jonchaient la route principale.
À cet instant précis je remarquai que je n'étais pas son seul client ; là, à l'extrême opposé de la banquette, l'homme propre et carré lisait le journal d'hier. Il me semblât l'avoir déjà vu quelque part cependant j'ignorais où. Peut-être n'était-ce qu'une simple impression. S'il n'avait pas daigné me remarquer, moi, je ne pouvais m'empêcher de porter un jugement sur lui. Qui serait capable de nier avoir de l'intérêt envers un type impeccable ? Pas moi. Certainement pas vous. Il était tellement parfait dans son attitude, dans sa position, dans sa manière de tourner les pages du quotidien, que j'eus l'impression qu'il s'était entraîné pour en arriver là. Prolongeant ma pensée, sa tenue reflétait son aisance au moins autant que sa carrière. Elle était d'un noir sobre et chic ; j'avais d'ailleurs pu admirer son identique deux jours auparavant dans une boutique prisée pour ses copies conformes et de grande qualité. Celui qu'il portait était un original, c'était une évidence, et lui allait terriblement bien. Nul doute qu'il l'avait fait faire sur mesure.
Ça me démangeait
la gorge de ne pas l'interroger. Qu'aurait-il dit si j'avais posé
tant de questions ? Il aurait interrompu maladroitement mon analyse
avec un cliché tel que : « je suis désolé
mais je n'ai ni le temps ni l'envie de me lier d'amitié avec
un étranger rencontré dans un taxi ». Parce que
son visage m'était antipathique, je me retins donc. Et puis,
c'était plus amusant de deviner l'identité d'un
inconnu, quitte à ne pas pouvoir vérifier la véracité
de son idée ensuite. Il me faisait penser à John
Travolta dans Pulp Fiction, une
carrure pas forcément impressionnante mais assez développée
pour être vigile ou garde du corps. Il pouvait
facilement dissimuler une arme à feu sous sa veste après
tout – quoique ses bras devaient suffire pour intervenir
efficacement. Ses cheveux noirs pendaient jusqu'à la base de
ses oreilles et respectaient une coupe stricte sans fantaisie et
certes démodée ; néanmoins, si un petit courant
d'air les secouait énergiquement comme c'était parfois
le cas quand le taxi frôlait un bus ou un poids lourd, ils
flottaient avec une liberté amusante. C'était à
priori l'unique point commun que nous avions : cette chevelure
soignée et indépendante. L'expression de ses yeux,
elle, était indécise. Il y avait un froid neutre et
persistant qui s'en dégageait, et malgré ça, son
regard pouvait se révéler profondément
dramatique et touchant, plus humain que son propriétaire ne
souhaitait le montrer. Je n'eus l'occasion de plonger directement
dedans car il préférait sa lecture à ma
présence, toutefois, je n'éprouvai pas de réelles
difficultés à les interpréter ainsi. Ses yeux
étaient également ivres de repentir ; je sentais la
solitude de sa personne par leur biais, un isolement choisi et
déterminé. On ne l'avait pas contraint à être
ainsi.
J'observai le tout dans son ensemble et revint à son visage, étonné de constater que son nez et sa bouche m'étaient indifférents. Ils ne livraient pas leurs secrets. Au contraire, ils me défiaient de parvenir à y découvrir quoi que ce soit, ses lèvres particulièrement. Gercées, elles refusaient catégoriquement de me confier la moindre broutille susceptible de m'aiguiller sur qui il était. Elles articulaient les articles du Times en silence, et, à chaque pause où l'homme recherchait le passionnant sujet qu'il allait aborder en ces feuilles, elles se figeaient pour m'insulter et m'envoyer paître.
Finalement, le taxi fit halte et mon sujet descendit. Il paya la course au chauffeur avec un billet de cent dollars – on lui en rendit quatre-vingt – et fit une dizaine de pas pressés puis il disparut dans la foule de ce quartier d'affaires. J'ignorai à ce moment lequel de ces bâtiments allait l'accueillir, mais je fus soudain désintéressé de le savoir car quand son remplaçant prit place sur le siège, me salua amicalement, et énonça sa destination, je n'avais désormais qu'une unique envie : recommencer le jeu avec ce nouveau personnage.
« Excusez-moi,
est-ce à vous ? Me demanda t-il d'un ton serviable.
- Je vous demande
pardon ? »
Il me tendit la petite carte blanche qu'il venait de récupérer à sa gauche, elle devait appartenir au client précédent, et je m'en saisis avec un regain de curiosité. L'écriture imprimée dessus était classe, elle racontait : Thomas Hersass, Avocat Tout Domaine, Contactez-Moi Au 04 58 98 74 03.
Je la laissai échapper de mes doigts et elle s'évada par le carreau, entrouvert de mon côté. « Tout va bien ? » s'inquiéta l'aimable éphémère qui me tenait compagnie, décidément bien préoccupé par ma santé. Je lui assurai que oui ; cependant, l'homme qui se tenait à sa place il y de cela cinq minutes, n'était autre que ce père que je traquais depuis des années sans succès. Et j'aurais eu beau le dévisager des heures, je ne l'aurai pas soupçonné.
- Julien WILHELM -
(Note : j'ai écris ceci pour un concours, mais comme je n'ai aucune raisonnable nouvelle de la part des organisateurs ^^ )
25 novembre 2007
Thématique De L'Interprétation
La Charmeuse
Sa voix était d’un « la » si parfait que ses discours se transformaient instantanément en un concert du plus grand orchestre qu’il soit ; si bien qu’on se sentait privilégié d’avoir le droit à une représentation privée dès lors qu’elle abordait la conversation avec vous. Pas question de reproduire à l’identique le magnifique récital, elle cherchait inlassablement à toucher différemment ; l’entretenant, le travaillant, l’expérimentant, la charmeuse vouait un culte à son outil, cherchant cette flamme pour attiser les braises encore chaudes de ceux qu’elle considérait comme l’élite. Souffler dessus était trop facile, cela n’avait aucune espèce de goût de victoire. Elle, aimait quand le charbon était humide ou trop appauvri pour s’enflammer d’une simple note. Ce sentiment d’impuissance qui passait par sa gorge bloquant l’arrivée d’air jusqu’à sa trachée occasionnait un spasme d’excitation, un vice caché et insoupçonnable ; une perle de l’émotion si fugace et honteuse qu’elle ne s’autorisait ce plaisir qu’une fois par semaine, négligeant sa dépendance comme son corps l’acceptait pour ne pas mettre en ruine son marché. Elle les reconnaissait à leurs airs d’hommes fidèles et inébranlables, « ses proies angéliques ».
(Note : la charmeuse est une prostituée)
La Première
Elle
est née la première.
Aussitôt,
on l’obligea à devenir adulte et esclave. On lui imposa de
taire ses murmures de vengeance et de s’adapter selon les besoins
d’un homme qui avait le pas lourd ; on lui tapotait parfois sur
l’épaule quand, lasse d’être maltraitée, ses
sentiments l’envahissaient et noyaient des larmes qui,
s’accumulant, mettaient en péril ses profanateurs. On la
battait en public lorsque son physique était en désaccord
avec l’image qu’on se faisait d’elle, opérant ses
défauts à grand coup de machines pendant
d’interminables moments et sans anesthésie. La soumise
n’avait pas d’amis pour affronter ses ennemis, pas de joie pour
atténuer sa souffrance, pas de sourire pour arrêter ses
pleurs, pas même de répit pour supporter ses efforts.
Elle n’avait rien, on considérait qu’elle devait tout.
Comme chacun d’entre nous, elle désirait connaître la
vie sans qu’on la condamne. Elle le fut dès sa naissance, et
chaque seconde de douleur le lui rappelle. Cet enfant qu’on salit,
qu’on écrase, qu’on bouscule, qu’on effraie, qu’on
poignarde, qu’on néglige, qu’on ignore, n’aura jamais de
procès.
Elle
sera la dernière à mourir.
(Note : Elle, est la Terre)
- Julien WILHELM -
24 novembre 2007
Ballade En Forêt
Ce
fut le dernier saule que je vis, un peu comme s'il marquait ce
territoire que je cherchais depuis plus de trois
heures. Ce paradis
ne figurait pas sur la carte – d'ailleurs je l'avais jetée
un peu après m'être engagée dans cette forêt
– et semblait ne correspondre en aucun point à une
attraction touristique ; tant que je parus privilégiée
de fouler ce doux paysage la première. Le tumultueux cycle des
saisons imposait un coloris marron et monotone courant à cette
période, c'était éblouissant et surtout
réconfortant de constater que je n'étais pas la seule
dont l'époque influence l'apparence et les sentiments. Ces
feuilles que je fauchais s'envolaient souvent jusqu'à mon
visage pour m'avouer qu'elles adorent flotter, qu'elles se plaisent à
s'élever plus haut que les autres pour les rendre jalouses ne
serait-ce que le temps d'une acrobatie, aussi éphémère
qu'elles, au delà du vent. Je les enviais, nul ne sait
pourquoi ; leur liberté peut-être. Si je me sentais
incapable d'entre être une, cela me tourmentait pourtant de ne
pouvoir m'y essayer. Elles, souhaitaient-elles parfois être
humaines ? Car je céderai ma place pour la leur sans y
réfléchir.
Néanmoins. Je serai toujours cette étrangère rêveuse dont les pensées ne sont que fabulations ; cette femme qu'on admet par courtoisie en son sein sans véritablement l'accepter plus que par cette nécessité emphatique. Je suis celle qu'il convient d'ignorer pour mieux paraître : ce corps complet vide d'intérêt, ce fruit qui ne pousse pas et qui malgré tout traîne sur le sol, un pion en osier sur ce jeu de la vie lassé de ne pouvoir conclure ne serait-ce qu'un tour à plusieurs. Et si ces feuilles m'évitaient en réalité ? Et si leurs chuchotements n'étaient qu'insultes et dénigrement ? Aimer ceux dont on ne connaît pas l'opinion...
- Julien WILHELM -
Thématique De La Femme Amoureuse
Friandise
Tous vantent ce sentiment comme un but à atteindre : la cerise sur le gâteau si j'en crois toutes ces déclarations - bien évidement chacun a sa propre pâtisserie. Les témoignages qui me décrivent cette gourmandise parlent d'un goût savoureux dont la langue ne se lasse jamais ainsi que d'un délice dont on reste insatiable. Ce serait une recette pleine de complexité que les meilleurs livres s'évertuent encore à enseigner en fournissant les ingrédients et les méthodes reconnues pour les préparer, malgré les probabilités dérisoires de réussir le plat du premier coup. La surconsommation de celui-ci, et ce toujours d'après les « on dit », ne rend obèse ni ceux qui en abusent ni ceux qui s'en privent ; un plaisir sans revers ?
Poupée Fidèle
Ses bras se relâchèrent au long de cette chair ferme qui dessinait ses hanches, et d'un effrayant blanc elle passa au salon où près d'une fenêtre elle s'assit accoudée au rebord. L'image en était symboliquement poétique : celle d'une épouse résumée au triste sort de patienter jusqu'à ce que son digne amant resurgisse, à laquelle s'ajoutait un descriptif primitif de l'acte. Dans la perspective de lui voler une grimace d'euphorie, ses cheveux châtains et souvent emmêlés lui chatouillaient les épaules. Ils paraissaient un tantinet gras à cause de la chaleur néanmoins en les parcourant de ses menottes ils rendaient Ally stoïque. Tellement qu'on la sentit éteinte, évadée psychologiquement, et ce regard qui par routine brillait d'un éclat vert pêche se teintait progressivement d'une nuance égarée grisaillée. La jeune femme ne serait vite qu'une poupée prenant la poussière, sans réactions et incapable d'initiatives, tout juste amusante à observer. Sa peau café au lait qui faisait la richesse de son tissu ne résisterait pas aux attaques répétées de l'infanterie des mites, dévorée au banquet d'une misère dont elle faisait la joie. Un festin. Son visage serait engloutit en tant que dessert : la pièce maîtresse de cette succulente recette des rois ; s'il avait perdu son joyau de vie, il se serait maintenu en état. Ce qui est beau est bon, sa tête serait donc savoureuse.
Fiançailles
Ravagée et mécontente de l'indignation qu'on lui imposait, sa colère s'exprima. D'abord de simples mots, termes d'insultes principalement, puis des gestes bafouant son innocence à jamais. Ses lèvres devinrent menaçantes et ses yeux profonds comme des cratères, on l'avait poussée dans une déchéance telle que son visage devint grave et hideux et ô combien explicite et révélateur. Sa voix prit un timbre jusqu'alors inconnu, enfoui sans doute sous cette présence d'esprit qui l'avait retenue à chaque événement avant celui-ci quand le vase permettait encore qu'on y ajoute quelques tasses si les doses n'était pas trop élevées. Les dernières miettes de sa béatitude venaient de s'éparpiller sur cette moquette sèche, synthétique comme ce qu'elle croyait connaître de lui. On les lui piétina sans scrupules. Le nez mince et raffiné de la demoiselle accentua les traits de cette dévorante haine qui parcourait son sang, et que dire de ce front plissé comme un pull tout juste sorti de la machine à laver ? Elle n'était pas que changeante. Transformée. Une furie. Une diablesse. Une femme. Car oui, la colère de l'une vaut l'un. D'ailleurs elle surpasse. Qui peut croire risquer la vengeance d'une épouse ?
- Julien WILHELM -
Chacun Son Tour
Soudain, tout s'arrête. Sans trop savoir pourquoi, on estime que cela à assez duré et que votre tour prend fin. Parce que votre place est destinée à un autre qui attend patiemment que vous la lui cédiez, il vous faut, impuissant, y renoncer ; vous qui ne commenciez qu'à peine à apprécier le manège. Impensable est-il de refuser cet ordre même si au fond de vous, c'est une bien amère défaite. Pourquoi certains peuvent-ils, sans jamais être inquiétés par le responsable, tourner encore et encore ? Quel pouvait être le prix de cette injustice ? Était-il possible de payer à crédit ? L'argent était, une fois de plus, maître mot de cette transaction que devaient faire dans l'illégalité les actionnaires. Peut-être que certains tarifs étaient d'une accessibilité raisonnable ; après tout, il ne s'agissait que de bouleverser une date. Un report indéfini serait l'idéal.
Échapper à ce monde commercial où même les idées ont leur étalage et qui, à chaque minute tombe d'avantage dans sa propre prostitution, n'est qu'une expérience sur le papier et non une histoire à vivre. Hélas. Aucun produit n'est à l'abri de la péremption, l'homme n'y fait pas exception.
- Julien WILHELM -
Paradis D'Un Rêve
Ici,
il n'y aura rien d'autre que moi. Elle, peut-être encore. Pas
plus.
Nuls regrets sur ce à quoi nous faisons dos, nous aimerions. Simplement. Aussi simple que l'herbe que nous y foulerons, basique tel ce besoin qui nous y amènerait ; l'artificiel y aurait été banni, le superficiel : proscrit. Tout serait naturel.
Le matin régnerait d'un pur irréprochable ; parfois tant que l'on y crut l'air disparu. L'oxygène n'aurait jamais été si bon ; une gourmandise dont les régals ne nous engrosseraient pas. Après l'aube que nous aurions admiré, nous écumerions les prairies à la recherche d'un lieu idéal pour se livrer l'un à l'autre. Tous conviendraient. Prolongeant nos plaisirs, nous livrerions nos excuses à la terre pour ne pas l'avoir considérée avant, gênés d'avoir batifolé sous ses yeux. Quand enfin viendrait le midi nous saurions que la faim ne nous menacerait pas comme c'était le cas ailleurs et qu'irrévocablement le temps ne pèserait sur notre estomac. Nous serions libre de fixer l'heure de la collation, d'en choisir sans contraintes les aliments. Puis, transis par la solitude qui faisait notre union, nous chanterions la liberté en tout bien tout honneur avec nos mots et ceux de grands chanteurs. Il arrivera certainement qu'on en oublie en route, mais le principal est de croire à ceux que nous n'omettons pas afin que ralentisse ces jours de salut. Car quand le soir s'annoncera, nous saurons qu'une journée déjà s'est écoulée. Qu'avec certitude elle ne reviendrait pas. Et que si de semblables nous attendent, leur nombre diminue infatigablement.
Le paradis existe pour ceux qui le cherchent.
Je
connais le mien.
- Julien WILHELM -
Sa Prisonnière
Parfois la liberté. Conditionnelle assurément, il n'était pas d'usage de relâcher sa proie assez pour qu'elle puisse battre des ailes. S'il était d'humeur et à ses règles évidemment, il s'autorisait cet infime risque ne serait-ce que pour que l'air frais rajeunisse son teint car l'humidité qui caressait son corps chaque nuit l'abîmait précocement. Son trophée ne devait pas être repoussant, il fallait qu'il soit enviable et désirable. Le geôlier referma à clef et remonta à la surface où il épuisa cette mine agressive pour emprunter celle d'un gentilhomme, il ne pouvait se permettre de bâcler leur entrevue. La porte s'ouvrit : « Puis-je vous renseigner cher visiteur ? » avait t-il demandé comme s'il eut fait une école de bonnes manières.
- Julien WILHELM -






