Mes Mots Sont Insatiables

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04 décembre 2007

L'Inconnu Du Taxi

    « Taxi ! » hélai-je. Il s'arrêta aussitôt, presque sur mes pieds. J'ouvris la portière – la peinture jaune qui l'a recouvrait paraissait différente du jaune de la carrosserie, sans doute l'avait-on remplacée récemment –, entrai péniblement à l'intérieur du véhicule, et refermai sèchement la portière pour qu'on puisse y aller. Le chauffeur me demanda quelle direction il devait prendre, « le square » répondis-je en lui indiquant de passer par Markuson Avenue car les embouteillages jonchaient la route principale.

    À cet instant précis je remarquai que je n'étais pas son seul client ; là, à l'extrême opposé de la banquette, l'homme propre et carré lisait le journal d'hier. Il me semblât l'avoir déjà vu quelque part cependant j'ignorais où. Peut-être n'était-ce qu'une simple impression. S'il n'avait pas daigné me remarquer, moi, je ne pouvais m'empêcher de porter un jugement sur lui. Qui serait capable de nier avoir de l'intérêt envers un type impeccable ? Pas moi. Certainement pas vous. Il était tellement parfait dans son attitude, dans sa position, dans sa manière de tourner les pages du quotidien, que j'eus l'impression qu'il s'était entraîné pour en arriver là. Prolongeant ma pensée, sa tenue reflétait son aisance au moins autant que sa carrière. Elle était d'un noir sobre et chic ; j'avais d'ailleurs pu admirer son identique deux jours auparavant dans une boutique prisée pour ses copies conformes et de grande qualité. Celui qu'il portait était un original, c'était une évidence, et lui allait terriblement bien. Nul doute qu'il l'avait fait faire sur mesure.

 taxiÇa me démangeait la gorge de ne pas l'interroger. Qu'aurait-il dit si j'avais posé tant de questions ? Il aurait interrompu maladroitement mon analyse avec un cliché tel que : « je suis désolé mais je n'ai ni le temps ni l'envie de me lier d'amitié avec un étranger rencontré dans un taxi ». Parce que son visage m'était antipathique, je me retins donc. Et puis, c'était plus amusant de deviner l'identité d'un inconnu, quitte à ne pas pouvoir vérifier la véracité de son idée ensuite. Il me faisait penser à John Travolta dans Pulp Fiction, une carrure pas forcément impressionnante mais assez développée pour être vigile ou garde du corps. Il pouvait facilement dissimuler une arme à feu sous sa veste après tout – quoique ses bras devaient suffire pour intervenir efficacement. Ses cheveux noirs pendaient jusqu'à la base de ses oreilles et respectaient une coupe stricte sans fantaisie et certes démodée ; néanmoins, si un petit courant d'air les secouait énergiquement comme c'était parfois le cas quand le taxi frôlait un bus ou un poids lourd, ils flottaient avec une liberté amusante. C'était à priori l'unique point commun que nous avions : cette chevelure soignée et indépendante. L'expression de ses yeux, elle, était indécise. Il y avait un froid neutre et persistant qui s'en dégageait, et malgré ça, son regard pouvait se révéler profondément dramatique et touchant, plus humain que son propriétaire ne souhaitait le montrer. Je n'eus l'occasion de plonger directement dedans car il préférait sa lecture à ma présence, toutefois, je n'éprouvai pas de réelles difficultés à les interpréter ainsi. Ses yeux étaient également ivres de repentir ; je sentais la solitude de sa personne par leur biais, un isolement choisi et déterminé. On ne l'avait pas contraint à être ainsi.

   J'observai le tout dans son ensemble et revint à son visage, étonné de constater que son nez et sa bouche m'étaient indifférents. Ils ne livraient pas leurs secrets. Au contraire, ils me défiaient de parvenir à y découvrir quoi que ce soit, ses lèvres particulièrement. Gercées, elles refusaient catégoriquement de me confier la moindre broutille susceptible de m'aiguiller sur qui il était. Elles articulaient les articles du Times en silence, et, à chaque pause où l'homme recherchait le passionnant sujet qu'il allait aborder en ces feuilles, elles se figeaient pour m'insulter et m'envoyer paître.

   Finalement, le taxi fit halte et mon sujet descendit. Il paya la course au chauffeur avec un billet de cent dollars – on lui en rendit quatre-vingt – et fit une dizaine de pas pressés puis il disparut dans la foule de ce quartier d'affaires. J'ignorai à ce moment lequel de ces bâtiments allait l'accueillir, mais je fus soudain désintéressé de le savoir car quand son remplaçant prit place sur le siège, me salua amicalement, et énonça sa destination, je n'avais désormais qu'une unique envie : recommencer le jeu avec ce nouveau personnage.

    « Excusez-moi, est-ce à vous ? Me demanda t-il d'un ton serviable.
- Je vous demande pardon ? »

    Il me tendit la petite carte blanche qu'il venait de récupérer à sa gauche, elle devait appartenir au client précédent, et je m'en saisis avec un regain de curiosité. L'écriture imprimée dessus était classe, elle racontait : Thomas Hersass, Avocat Tout Domaine, Contactez-Moi Au 04 58 98 74 03. 

    Je la laissai échapper de mes doigts et elle s'évada par le carreau, entrouvert de mon côté. « Tout va bien ? » s'inquiéta l'aimable éphémère qui me tenait compagnie, décidément bien préoccupé par ma santé. Je lui assurai que oui ; cependant, l'homme qui se tenait à sa place il y de cela cinq minutes, n'était autre que ce père que je traquais depuis des années sans succès. Et j'aurais eu beau le dévisager des heures, je ne l'aurai pas soupçonné.

- Julien WILHELM -

(Note : j'ai écris ceci pour un concours, mais comme je n'ai aucune raisonnable nouvelle de la part des organisateurs ^^
)

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